La fragmentation du capital dans la DeFi
La finance décentralisée s’est développée rapidement, mais sans structure commune. Chaque protocole a conçu son propre environnement, son marché et ses règles.
Aave s’est concentré sur le prêt, Uniswap sur les échanges, MakerDAO sur la création de stablecoins.
Cette spécialisation a favorisé l’innovation, tout en fragmentant la liquidité.
Les utilisateurs doivent déplacer leurs fonds d’un protocole à l’autre pour accéder aux meilleures conditions. Ce mouvement constant crée des frictions : frais supplémentaires, délais de transaction et risques de perte. Le capital reste sous-utilisé, souvent immobilisé dans des pools isolés qui ne communiquent pas entre eux.
Cette dispersion a aussi un impact sur la stabilité des marchés. Les taux d’intérêt varient selon la disponibilité locale de la liquidité, et les chocs de marché se répercutent difficilement d’un protocole à l’autre. En pratique, chaque application fonctionne comme un microsystème indépendant plutôt qu’un élément d’une infrastructure financière cohérente.
Plusieurs acteurs cherchent à corriger cette faiblesse structurelle. Hyperliquid, par exemple, construit une couche de liquidité partagée pour les marchés dérivés. D’autres projets expérimentent des modèles de mutualisation à l’échelle du réseau.
C’est dans cette dynamique qu’apparaît Fluid, une infrastructure pensée pour unifier les principales fonctions de la DeFi. Le protocole vise à regrouper le lending, le borrowing et les échanges dans une même base technique, afin de faire circuler la liquidité entre produits sans rupture ni duplication.
Une architecture unifiée avec Fluid by Instadapp
Depuis 2018, Instadapp conçoit des outils destinés à rendre la finance décentralisée plus accessible. Ses premières solutions, comme Instadapp PRO ou Avocado Wallet, facilitaient la gestion des positions sur MakerDAO, Aave ou Compound.
Ces interfaces amélioraient l’expérience utilisateur sans modifier le fonctionnement des protocoles sous-jacents.
Avec Fluid, Instadapp franchit une étape supplémentaire. Le projet ne se limite plus à relier des protocoles existants, il propose une infrastructure commune où toutes les opérations financières partagent la même liquidité. L’objectif est de transformer la DeFi en un écosystème cohérent, fondé sur un socle technique unique plutôt que sur des modules isolés.
Au cœur de cette architecture se trouve le Liquidity Layer. Ce contrat intelligent centralise les dépôts et les met à disposition de plusieurs produits : le lending, les vaults et les DEX. En d’autres termes, un même actif peut servir simultanément à prêter, emprunter ou fournir de la liquidité sur un marché. Cette mutualisation réduit la fragmentation du capital et améliore la stabilité des taux.
Cette logique se retrouve dans chacun des modules de Fluid. Le protocole Lend permet de déposer des actifs et de percevoir un rendement passif. Le module Borrow offre la possibilité d’emprunter directement à partir de la même couche de liquidité, sans transférer les fonds entre contrats.
Le Vault Protocol combine ces deux dimensions en introduisant un moteur de liquidation optimisé, capable de gérer plusieurs positions en une seule opération.
L’ensemble repose sur une approche intégrée : la même liquidité, les mêmes garanties et un moteur de risque commun. En réduisant la redondance des contrats et la duplication des capitaux, Fluid cherche à améliorer l’efficacité globale du marché tout en simplifiant l’usage pour les utilisateurs finaux.
Une intégration verticale des produits Fluid
L’architecture de Fluid repose sur un ensemble de modules interconnectés. Chacun correspond à une fonction financière classique (dépôt, emprunt, échange ou stratégie de levier) mais tous partagent la même source de liquidité. Ce modèle distingue Fluid des protocoles traditionnels où chaque marché conserve ses fonds indépendamment.
Le Liquidity Layer de Fluid
Le Liquidity Layer est le point d’entrée et le cœur du protocole. Il centralise les dépôts et les met à disposition de l’ensemble des produits Fluid.
Ce contrat agit comme une réserve commune plutôt qu’un pool isolé. Lorsqu’un utilisateur dépose de l’USDC sur Fluid, cette liquidité peut servir simultanément au lending, aux vaults ou au DEX. Cette approche limite la sous-utilisation du capital et stabilise les rendements.
La sécurité du système repose sur un mécanisme d’automated ceilings. Les plafonds d’emprunt et de collatéral s’ajustent automatiquement à chaque bloc. En cas de variation rapide du marché, le protocole peut ainsi restreindre les retraits ou ralentir les emprunts pour éviter les déséquilibres. Cette régulation automatique constitue une protection contre les sorties de liquidité massives ou les attaques exploitant les oracles.
Le Lending et le Borrowing
Le module Lend correspond à la fonction de dépôt. Les utilisateurs déposent leurs actifs, qui rejoignent la réserve commune.
Ces dépôts génèrent un rendement issu de l’activité de prêt, des positions de vault et des frais du DEX. Les parts du pool sont tokenisées sous la norme ERC-4626, ce qui simplifie leur intégration dans d’autres protocoles et agrégateurs de rendement.
Le module Borrow permet d’emprunter directement à partir de la même couche de liquidité. Les taux d’intérêt s’ajustent en fonction du niveau d’utilisation du pool global. Cette approche élimine la distinction entre marchés isolés et permet d’optimiser la répartition du capital à l’échelle du protocole.
Le Vault Protocol
Le Vault Protocol introduit une approche plus efficace de la gestion du collatéral et de la liquidation. Chaque emprunteur peut déposer un actif et emprunter jusqu’à 95 % de sa valeur, un ratio rendu possible par un moteur de liquidation inspiré d’Uniswap v3.
Le protocole regroupe les positions dans des plages de ratio dette/collatéral, appelées “ticks”. Lorsqu’une limite est franchie, toutes les positions d’un même intervalle peuvent être liquidées en une seule transaction.
Cette méthode réduit considérablement le coût du gas et limite les pertes pour les utilisateurs.
La pénalité appliquée lors d’une liquidation est d’environ 0,1 %, bien inférieure à celle observée sur les marchés traditionnels du lending.
En pratique, le protocole ne liquide que la part nécessaire pour rétablir l’équilibre de la position, ce qui diminue les ventes forcées et la pression sur le marché.
Les DEX de Fluid
Fluid a lancé plusieurs versions successives de son DEX.
Le DEX v1 a introduit deux concepts : le Smart Collateral et le Smart Debt.
Le premier transforme les dépôts en liquidité active, ce qui permet aux utilisateurs de percevoir à la fois des intérêts et des frais de transaction.
Le second utilise la dette comme source de liquidité, dont les revenus contribuent à rembourser l’emprunt.
Le DEX v2, lancé en 2025, fonctionne comme une plateforme modulaire où chaque développeur peut déployer son propre marché. Les paramètres sont personnalisables (modèle d’AMM, frais de transaction ou gestion du collatéral).
Chaque DEX conserve son autonomie opérationnelle tout en partageant la même base de liquidité. Cette modularité permet à Fluid de servir de socle pour de nouvelles stratégies de marché sans nécessiter de code indépendant.
Enfin, le DEX Lite s’adresse aux utilisateurs recherchant une expérience plus simple. Il offre des échanges rapides à faible coût, tout en bénéficiant de la profondeur de la liquidité globale. Ce produit sert de passerelle entre les fonctions de trading classiques et les modules plus complexes du protocole.
Smart Lend et Multiply
Fluid a progressivement ajouté des fonctionnalités qui automatisent certaines stratégies avancées. Smart Lend combine dépôt et emprunt en une seule opération. Le protocole alloue la liquidité vers les marchés les plus rémunérateurs sans intervention manuelle.
La fonction Multiply permet de renforcer une position en réempruntant sur la base du collatéral initial. Cette stratégie de levier est courante, mais Fluid l’intègre directement dans son interface, avec une gestion du risque automatisée.
Dans son ensemble, cette architecture illustre la philosophie de Fluid : unifier les fonctions essentielles de la DeFi au sein d’une infrastructure commune, tout en conservant la flexibilité nécessaire à l’expérimentation.
Tokenomics
Le $FLUID constitue la colonne vertébrale de la gouvernance et de la création de valeur du protocole.
Il aligne les incitations entre les utilisateurs, les contributeurs et la DAO, tout en soutenant le modèle économique de Fluid à long terme.
Le $FLUID permet aux détenteurs de participer aux décisions du protocole via la DAO.
Les votes portent sur les paramètres de risque, les intégrations de nouveaux marchés, la répartition des revenus et les ajustements du Liquidity Layer.
Cette gouvernance décentralisée vise à garantir un pilotage collectif du protocole tout en préservant la transparence de sa trésorerie on-chain.
Le jeton FLUID a été lancé le 16 juin 2021, avec une offre maximale fixée à 100 millions d’unités.
La répartition initiale reflétait un équilibre entre la communauté, les contributeurs historiques et les partenaires institutionnels :
- Communauté : 55 %, comprenant l’airdrop (11 %), le liquidity mining (3 %) et le liquidity staking (1 %).
- Équipe fondatrice (2021) : 23,79 %.
- Investisseurs : 12,08 %.
- Membres et partenariats futurs : 7,85 %.
- Conseillers : 1,28 %.
L’ensemble des 45 % de tokens alloués à l’équipe, aux investisseurs et aux conseillers était soumis à une période de vesting de quatre ans, débutée au lancement.
À l’heure actuelle, cette période est totalement terminée.
La DAO demeure le principal détenteur, avec plus de 24 millions de tokens (24% du supply) conservés dans la trésorerie on-chain.
Fluid Reserve : le programme de buyback de Fluid
En octobre 2025, la DAO a instauré le Fluid Reserve, un programme de rachat de tokens financé par les revenus du protocole.
Ce dispositif a pour but de stabiliser la gouvernance, de renforcer la valeur du token et de constituer une réserve stratégique capable de soutenir la croissance du protocole en période de volatilité.
Durant le premier mois du programme, 100 % des revenus générés sur Ethereum sont alloués aux rachats, soit environ 1,2 million de dollars.
Ces opérations sont réalisées par transactions successives afin de limiter leur impact sur le marché, et leur suivi est assuré via un tableau de bord communautaire, avant la mise en place d’un système automatisé de suivi on-chain.
Ce mécanisme s’inscrit dans une logique de croissance circulaire :
les revenus alimentent le Fluid Reserve, qui renforce la valeur du token, ce qui améliore la liquidité et la capacité d’investissement, et donc les revenus futurs.
Le modèle lie ainsi la performance économique du protocole à la valorisation du $FLUID, sans recours à des émissions inflationnistes.
Fluid affiche 5,7 milliards de dollars de TVL, soit une progression de +477 % sur un an.
Selon les projections basées sur l’activité récente, le protocole génèrerait 13,5 millions de dollars de revenus annualisés.
Compte tenu d’une capitalisation de marché d’environ 280 millions de dollars, ces revenus demeurent encore faibles en comparaison de la valorisation actuelle du projet.
L’équipe a néanmoins engagé plusieurs initiatives pour accroître ces flux, notamment l’intégration avec Jupiter Lend sur Solana, aujourd’hui deuxième plateforme de lending de l’écosystème avec 840 millions de dollars de TVL.
Cette collaboration transpose la logique du Liquidity Layer et du Vault Protocol de Fluid à l’infrastructure de Jupiter, permettant une meilleure circulation du capital entre marchés et une réduction de la fragmentation des fonds empruntés.
Elle ouvre également une nouvelle source de revenus pour Fluid, liée à l’activité de prêt sur Solana et à la mutualisation de la liquidité entre les deux protocoles.
Le partenariat repose sur un modèle DAO-to-DAO, dans lequel les revenus de Jupiter Lend sont partagés équitablement entre les DAO de Jupiter et de Fluid.
Cette intégration marque aussi le premier déploiement non-EVM de Fluid, démontrant la portabilité de sa Liquidity Layer et la capacité du protocole à s’étendre au-delà d’Ethereum.
À terme, cette stratégie cross-chain vise à créer un réseau interopérable où la liquidité, les revenus et la gouvernance circulent entre chaînes tout en restant coordonnés par le Fluid Reserve.
