Ce qu’il faut retenir :
- Le rendement du Treasury américain à 30 ans a atteint 5,33 %, au plus haut depuis 2007.
- Le Bund allemand de même maturité culmine à 3,78 %, un niveau plus vu depuis la crise de la zone euro.
- Les émissions obligataires des géants technologiques pour financer l’IA pèsent sur le marché.
Les coûts d'emprunt à long terme des grandes économies ont atteint mardi leurs plus hauts niveaux depuis plusieurs décennies. Le rendement du Treasury américain à 30 ans a grimpé jusqu’à 5,33 %, un sommet depuis 2007, alors qu’il évoluait sous 5 % au début du mois dernier. Les rendements montent quand les prix des obligations baissent.
Jusqu’où sont montés les taux longs ?
Le mouvement touche toutes les grandes places. Le Bund allemand à 30 ans a gagné 0,03 point de pourcentage, à 3,78 %, son niveau le plus élevé depuis la crise de la zone euro en 2011. L’équivalent français a pris 0,03 point, à 4,9 %, un plus haut depuis 2008.
Au Royaume-Uni, le gilt à 30 ans est monté jusqu’à 5,86 %, à portée du record depuis 1998 atteint dans les premières semaines de la guerre avec l’Iran. Au Japon, le rendement de même maturité a progressé de 0,06 point, à 4,14 %, près de son plus haut historique.
Trois forces poussent les taux longs
Anshul Pradhan, responsable de la recherche sur les taux américains chez Barclays, identifie trois facteurs derrière la vente sur la partie longue de la courbe : les perspectives de déficit budgétaire, les émissions obligataires liées à l’IA, et la transformation de la base d’acheteurs de dette américaine.
Le premier facteur reste le pétrole. “Les rendements longs suivent les prix du pétrole” ces derniers jours, observe Mohit Kumar, chef économiste Europe chez Jefferies : quand le baril atteint 90 dollars et plus, les inquiétudes inflationnistes prennent le dessus. Le Brent a clôturé au-dessus de ce seuil lundi pour la première fois en deux semaines, et s’échangeait autour de 91 dollars mardi.
Le deuxième tient aux finances publiques. La dette américaine approche les 40 000 milliards de dollars, et les investisseurs redoutent que les États ne soient contraints à des dépenses supplémentaires pour protéger entreprises et ménages du coût de l’énergie. Derek Halpenny, responsable de la recherche marchés chez MUFG, constate une absence totale d’appétit aux États-Unis pour traiter la question budgétaire, ce qui pèse de plus en plus sur la partie longue de la courbe.
L’IA fait irruption sur le marché obligataire
Le troisième facteur constitue la nouveauté de cette séquence. Les géants technologiques se tournent de plus en plus vers les marchés de dette étrangers pour financer leurs dépenses en intelligence artificielle, avec une préférence marquée pour les échéances longues.
Les volumes donnent le vertige. Barclays anticipe un total d’émissions de qualité investissement de 1 900 milliards de dollars en 2026, contre 1 440 milliards l’an dernier. L’échelle et la maturité de ces emprunts liés à l’IA conduisent les investisseurs à exiger davantage de rémunération pour absorber l’offre, publique comme privée, explique Anshul Pradhan.
Derek Halpenny formule le même constat : la demande de capitaux sans précédent pour financer les investissements dans l’IA joue un rôle dans cette hausse.
Le mécanisme mérite d’être posé. Quand un hyperscaler émet pour des dizaines de milliards de dollars d’obligations à trente ans, il entre en concurrence directe avec les États pour capter l’épargne longue disponible. Les montages décrits ces dernières semaines, du programme de 200 milliards de dollars orchestré par Google au consortium de 500 milliards monté autour de Nvidia, se financent en partie sur ces marchés.
Les investisseurs fuient les obligations
D’après une enquête de Bank of America auprès des gérants mondiaux, publiée mardi, les obligations constituent la classe d’actifs sur laquelle l’exposition est la plus faible par rapport aux niveaux de référence. À l’inverse, l’allocation aux actions atteint son plus haut niveau depuis 2021.
Le coût de cette désaffection se mesure déjà pour l’émetteur souverain américain, contraint la semaine dernière de payer les taux d’intérêt les plus élevés depuis 2011 pour placer ses obligations à 30 ans.
Peter Schaffrik, stratégiste macro chez RBC Capital Markets, ajoute une inquiétude sur l’enchaînement : comment maintenir la soutenabilité budgétaire avec des déficits béants au moment où la croissance ralentit ? Les données américaines décevantes de la semaine dernière, sur l'emploi comme sur les ventes au détail, ont pu nourrir cette crainte. Il décrit la hausse des taux longs comme une histoire pluriannuelle qui n’est pas terminée.
Et maintenant ?
La pentification de la courbe, cet écart croissant entre taux courts et taux longs, s’observe partout. Certains analystes estiment que la popularité même de ce pari contribue à pousser les rendements longs vers le haut. “Le thème de la pentification garde le contrôle”, résume Evelyne Gomez-Liechti, stratégiste multi-actifs chez Mizuho, difficile à contrer tant que la dynamique dure.
Les actions encaissaient le choc mardi, les contrats à terme sur le S&P 500 cédant 0,5 % et ceux sur le Nasdaq 100 1,2 %. Deux variables commandent la suite : le prix du baril, et le rythme des émissions obligataires des géants technologiques, dont les besoins de financement ne montrent aucun signe de ralentissement.
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