L’Iran se tourne vers les cryptomonnaies pour maintenir son commerce sous blocus

La banque centrale iranienne assouplit ses contrôles des changes et autorise le règlement d’exportations en Tether et en bitcoin.
Iran paiement crypto

Ce qu’il faut retenir :

  • La banque centrale iranienne a assoupli ses contrôles des changes pour faire rentrer des devises.
  • Les exportateurs peuvent régler des transactions transfrontalières en Tether et en bitcoin.
  • Près de 10 milliards de dollars de cryptomonnaies ont transité par le pays en 2025.

L’Iran s’appuie sur les cryptomonnaies pour maintenir ses échanges commerciaux pendant la guerre et le blocus américains, en relâchant des contrôles des changes parmi les plus stricts au monde.

D’après des entreprises iraniennes, des proches du régime et des analystes, la banque centrale encourage discrètement depuis plusieurs mois les négociants à rapatrier des fonds par tous les moyens. Cela inclut le règlement de transactions transfrontalières en Tether et en bitcoin, via les plateformes d’échange iraniennes. L’institution n’a pas souhaité commenter.

Ce que la banque centrale a assoupli

Trois changements structurent ce nouveau régime.

Les négociants peuvent désormais régler une partie de leurs opérations en cryptomonnaies. Ils peuvent aussi changer leurs devises sur le vaste marché libre du pays plutôt qu’aux taux officiels. Ils peuvent enfin employer directement leurs recettes d’exportation pour financer des importations, sans passer par le système de change officiel.

“La banque centrale ne demande pas comment cet argent a été transféré”, résume un dirigeant d’entreprise proche du régime, qui situe cet assouplissement depuis le déclenchement de la guerre en février. Recevoir des cryptomonnaies contre des exportations est désormais une pratique établie, ajoute-t-il.

Le système qui a produit 100 milliards de dollars non déclarés

Le paiement en cryptomonnaies pour les exportations est désormais une pratique bien établie.

L’assouplissement s’explique par l’échec du dispositif antérieur.

Avant la guerre, les exportateurs de pétrole et d’autres biens devaient rapatrier une large part de leurs recettes en devises et les céder sur une plateforme gouvernementale dédiée, à des taux officiels souvent très inférieurs au prix de marché.

Ce système impopulaire a produit l’effet inverse de celui recherché. Beaucoup d’entreprises ont laissé leurs fonds à l’étranger ou les ont rapatriés sans les déclarer. Le pouvoir judiciaire iranien évalue à plus de 100 milliards de dollars les recettes non déclarées détenues dans le pays et hors de ses frontières.

Les chiffres officiels détaillent l’ampleur du phénomène. Zabihollah Khodaian, à la tête de l’organisation générale d’inspection, indiquait le mois dernier que plus de 20 000 personnes et entreprises n’avaient pas honoré leurs engagements de rapatriement, pour l’équivalent de 94 milliards d’euros.

Des entreprises publiques figurent parmi elles, dont la compagnie nationale de raffinage et de distribution pétrolière, la compagnie nationale du gaz et la compagnie pétrolière offshore, dont il décrit les comptes comme chaotiques.

Un exportateur de produits sidérurgiques traitant avec la Chine décrit ce changement de ton. Il n’a pas encore utilisé de cryptomonnaies, mais peut désormais employer ses recettes pour importer directement les matériaux dont il a besoin. Il qualifie de ridicule l’obligation antérieure de céder ses devises à prix réduit sur la plateforme officielle.

Pourquoi Tether plutôt que le bitcoin

Le choix du stablecoin s’explique par sa fonction. Conçu pour maintenir une valeur stable face au dollar, il permet de régler une facture commerciale sans exposer les parties à la volatilité d’un actif dont le cours varie de plusieurs points en une journée.

Cet avantage s’accompagne toutefois d’une dépendance. En avril, l’émetteur a gelé 344 millions de dollars de ses jetons présents dans des portefeuilles identifiés par les autorités américaines comme liés à la banque centrale iranienne. L’entreprise n’a pas souhaité commenter.

Le point mérite d’être posé sans détour. Un stablecoin repose sur un émetteur identifié, capable de bloquer des fonds sur demande d’une autorité. Il offre la commodité du dollar sans en offrir l’insaisissabilité, ce qui en fait un instrument de contournement à la fois pratique et vulnérable.

Ce que pèsent ces flux

Les volumes documentés donnent une mesure du phénomène. Près de 10 milliards de dollars de cryptomonnaies ont transité par l’Iran en 2025, selon la société d’analyse TRM Labs.

Le pays dispose par ailleurs d’une source de revenus en actifs numériques bien antérieure au conflit. La société Elliptic estime que 4,5 % du minage mondial de bitcoin s’effectue en Iran, grâce à une énergie domestique bon marché, ce qui permet de contourner les embargos commerciaux et d’engranger des centaines de millions de dollars.

Eitan Danon, conseiller en sécurité nationale chez Chainalysis et ancien du Trésor américain, replace cette adoption dans son contexte. Pour les Iraniens, la cryptomonnaie ne relève ni de la nouveauté ni du loisir : elle répond aux réalités structurelles de la géopolitique dans un pays exclu des systèmes de paiement mondiaux depuis longtemps.

Une voix locale tempère néanmoins l’ampleur de la solution. Alireza Bozorgmehri, membre d’une organisation professionnelle du numérique iranien, confirme que la banque centrale a relâché sa surveillance des plateformes et n’insiste plus sur l’application stricte de ses règles. Il doute en revanche que ces volumes, même en hausse, puissent jamais couvrir les besoins du pays. Les bureaux de change des pays voisins restent le canal principal de rapatriement.

La réponse américaine

Washington a réorienté sa stratégie vers la pression économique après des mois de blocus des ports iraniens, en menaçant de sanctions les partenaires commerciaux de Téhéran. Des mesures ont été annoncées contre des banques égyptiennes et turques, ainsi que des entreprises liées à l’aviation iranienne.

Le Trésor américain a explicitement visé les actifs numériques, en affirmant que le régime iranien se tourne de plus en plus vers les cryptomonnaies comme outil privilégié de contournement des sanctions, et en menaçant quiconque effectuerait des transactions par ce canal.

Cette position coexiste avec une politique intérieure favorable au secteur. Le président américain, qui s’était engagé à faire de son pays une superpuissance des cryptomonnaies, a lui-même tiré plus d’un milliard de dollars de ces actifs, et ses fils ont lancé plusieurs entreprises familiales dans ce domaine depuis son retour au pouvoir.

Une répression intérieure en parallèle

Téhéran assouplit ses règles tout en durcissant sa traque des fonds non déclarés.

Le responsable de l’organisation d’inspection indique que 219 personnes et entreprises font l’objet d’une enquête portant sur 23,5 milliards d’euros manquants. Le porte-parole du pouvoir judiciaire a annoncé mardi l’arrestation de 22 personnes liées à des négociants pétroliers, ainsi que 19 mandats d’arrêt supplémentaires.

Et maintenant ?

“Le blocus a des trous”, résume Saeed Laylaz, économiste politique à Téhéran, pour qui plus l’économie bascule dans la clandestinité, plus le recours aux cryptomonnaies devient nécessaire.

Cette formule décrit la limite de la stratégie américaine. Un blocus naval interrompt des navires, il n’arrête pas un registre distribué. Il rend en revanche le contournement plus coûteux, plus lent et plus risqué, ce qui reste l’objectif recherché.

Deux indicateurs permettront de mesurer l’efficacité respective des deux camps. Le volume traité par les plateformes iraniennes, d’abord. Et le nombre de gels obtenus par les autorités américaines auprès des émetteurs de stablecoins ensuite, seul levier dont elles disposent sur ces flux.

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