Ce qu’il faut retenir :
- Le secrétaire américain au Trésor affirme disposer d’une information asymétrique sur les intentions japonaises.
- Ses propos font suite à l’intervention conjointe menée avec Tokyo fin juillet.
- Le yen s’est raffermi jusqu’à 153,3 pour un dollar, proche de son meilleur niveau de l’année.
Scott Bessent a mis en garde les opérateurs de marché contre toute position vendeuse sur le yen. Le secrétaire américain au Trésor s’exprimait mardi lors d’un événement organisé par une université texane.
“Je dispose d’une information asymétrique. C’est moi la maison désormais”, a-t-il déclaré, en reprenant le vocabulaire des casinos, où la maison finit toujours par gagner. “Vous pouvez parier contre moi si vous voulez.”
Il justifie cette position par sa proximité avec les décideurs japonais. Quand son administration intervient sur le yen, explique-t-il, il dispose d’une bonne visibilité sur ce que fera la Banque du Japon et sur les intentions des responsables politiques du pays.
Ce qui a précédé ces déclarations
Ces propos font suite à une opération inhabituelle menée fin juillet, une intervention conjointe entre Washington et Tokyo pour soutenir la devise japonaise, tombée alors à son plus bas niveau depuis quarante ans.
Le mécanisme employé avait surpris les observateurs. Le Trésor américain a vendu des euros contre des yens, sans prévenir la Banque centrale européenne. Les analystes y ont lu la volonté d’éviter que le Japon ne soit contraint de céder des obligations d’État américaines pour financer le soutien à sa monnaie.
Le résultat s’est fait sentir. La devise japonaise s’est raffermie jusqu’à 0,5 % mercredi, à 153,3 pour un dollar, proche de son meilleur niveau de l’année, avant de revenir à 153,59.
Un Trésor de plus en plus interventionniste
Ces déclarations s’inscrivent dans une série d’initiatives qui rompent avec les usages de cette administration.
Le secrétaire au Trésor a annoncé à la mi-août le doublement des rachats de dette publique à long terme, portés à au moins 4 milliards de dollars, pour tenter de contenir des coûts d'emprunt en hausse. Le rendement du Treasury à 10 ans évolue près de son plus haut niveau depuis 2023, et la taille de la première opération sous ce nouveau régime devait être annoncée mercredi.
L’ancien gérant de fonds spéculatif se retrouve ainsi opposé aux traders dont il partageait le métier.
“Ces interventions peuvent réussir ou non, mais elles accroissent l’incertitude et la volatilité”, estime Mansoor Mohi-uddin, chef économiste chez Bank of Singapore.
Ce que ces propos changent pour le marché
Lee Hardman, analyste devises chez MUFG, en tire une lecture pratique. Ces déclarations renforceront selon lui l’anticipation que le Japon a accepté de modifier ses politiques internes pour soutenir davantage sa devise, en complément de l’intervention conjointe.
Le contexte japonais alimente cette attente. Le yen a rebondi depuis juillet, porté par l’anticipation d’un resserrement monétaire accéléré. Les marchés attribuent environ trois chances sur quatre à une hausse d’un quart de point lors de la réunion du 18 septembre, et les spéculations portent aussi sur une éventuelle nouvelle intervention officielle, ainsi que sur un rapatriement de capitaux par le fonds de pension public japonais.
Une déclaration qui interroge
La formulation employée mérite d’être relevée pour ce qu’elle affirme.
Un responsable du Trésor d’un pays qui déclare publiquement disposer d’une information asymétrique sur les décisions d’une banque centrale étrangère, et invite les traders à parier contre lui, sort du registre habituel de la communication officielle sur les changes.
Cette prise de parole survient par ailleurs dans une configuration où le même acteur mène deux politiques susceptibles de se contrarier. Il rachète de la dette longue américaine pour faire baisser les rendements, quand le président de la Réserve fédérale a ouvert la porte à une hausse des taux courts la semaine prochaine.
Et maintenant ?
Trois échéances rapprochées se succèdent. La réunion de la Réserve fédérale les 15 et 16 septembre, celle de la Banque du Japon le 18, et la publication de l’indice des prix à la consommation américain vendredi.
L’enjeu pour les positions de portage reste entier. Emprunter en yens pour placer ailleurs suppose une devise japonaise stable ou faible. Les emprunts transfrontaliers libellés dans cette monnaie sont passés de 216 000 à 360 000 milliards de yens entre décembre 2021 et mars dernier, ce qui fait de ce cycle la plus importante accumulation de ce type depuis trente ans.
C’est précisément ce que vise l’avertissement. Reste à savoir si un ministre peut tenir dans la durée le rôle de la maison sur un marché des changes qui traite plusieurs milliers de milliards de dollars par jour.
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