HSBC visé par des poursuites dans un détournement de 330 millions de dollars au Liban

Le parquet français poursuit la filiale suisse de HSBC, soupçonnée d’avoir aidé l’ex-gouverneur de la banque centrale libanaise à détourner 330 millions.
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Ce qu’il faut retenir :

  • Le parquet français a engagé des poursuites préliminaires contre la filiale suisse de HSBC pour blanchiment présumé.
  • La banque est soupçonnée d’avoir aidé l’ex-gouverneur de la banque centrale libanaise à détourner des fonds publics.
  • Au total, 330 millions de dollars auraient transité de la Banque du Liban vers une société écran entre 2002 et 2015.

HSBC se retrouve happé par l’un des plus gros scandales de blanchiment d’Europe. Le parquet français a confirmé ce mois-ci avoir engagé des poursuites préliminaires contre HSBC Private Bank Suisse, soupçonnée d’avoir facilité le détournement de fonds de la banque centrale libanaise par son ancien gouverneur, Riad Salameh. Un juge décidera plus tard d’un renvoi en procès ou d’un classement. Pour la première banque européenne, l’affaire pourrait coûter cher.

330 millions de dollars, une société écran et un compte personnel

Les enquêteurs reconstituent un circuit limpide. Entre 2002 et 2015, 330 millions de dollars auraient quitté la Banque du Liban pour atterrir sur le compte de Forry Associates, une société écran enregistrée aux Îles Vierges britanniques et contrôlée par Raja Salameh, le frère du gouverneur. De là, les fonds repartaient : 174 virements, pour un total de 204 millions de dollars, ont été tracés entre 2009 et 2016 de Forry vers le compte HSBC personnel de Raja Salameh, avant d’être réacheminés vers ses comptes au Liban.

Forry était officiellement rémunérée pour un rôle de courtier auprès de la banque centrale. Mais les enquêteurs européens n’ont jamais pu établir que la société avait le moindre employé, client ou activité réelle, au-delà de l’encaissement de l’argent public. Riad Salameh, lui, a toujours nié tout lien avec Forry.

Comment HSBC a-t-il laissé passer les signaux d’alerte ?

C’est tout le problème de la banque. La relation remonte à la toute fin des années 1990, quand HSBC rachète la Republic National Bank of New York et hérite au passage d’un banquier, Sobhi Tabbara, proche de longue date des frères Salameh. Le compte Forry est ouvert peu après la création de la société en 2001, avec pour administrateur le cabinet Mossack Fonseca, futur protagoniste des Panama Papers. À l’ouverture, HSBC ne dispose même pas d’une copie du contrat censé justifier les flux.

Les alertes, elles, s’accumulent à partir de 2006. Le dispositif de surveillance interne de la banque signale Forry à plusieurs reprises. En 2009, HSBC s’appuie sur un message Swift, le réseau interbancaire sécurisé, envoyé par la Banque du Liban pour valider les paiements, et s’en contente. Tabbara, qui s’est porté garant du compte, écrit alors à la conformité :

Je suis pleinement à l’aise avec leur explication.

En 2011, plus de 100 millions de dollars ont déjà transité par le compte.

Quand un agent de conformité s’alarme enfin sérieusement, en 2013, du peu d’informations entourant ces flux, la hiérarchie chargée des personnes politiquement exposées (les clients à risque du fait de leurs fonctions publiques) tranche : on garde Forry.

Une fermeture tardive, un signalement encore plus tardif

La banque n’a pas su déceler les indices de blanchiment d’argent que présentaient ces transactions. Elle n’a pas non plus respecté les exigences relatives à l’établissement et au maintien des relations avec les personnes politiquement exposées, commettant ainsi une grave violation de ses obligations de diligence raisonnable.

Le doute finit par l'emporter, mais lentement. À l’été 2015, près de quatorze ans après l’ouverture du compte, HSBC reçoit enfin un contrat. Problème : la version fournie par Raja Salameh diffère de l’originale de 2002, et n’est signée que de sa main. La cellule de renseignement financier de la banque relance ses vérifications. Près de 300 millions de dollars ont alors déjà circulé. Elle conclut, en interne, que les comptes personnels de Raja Salameh servaient “très probablement” à dissimuler l’origine des fonds.

Début 2016, HSBC coupe les ponts avec Raja Salameh, en assurant que la décision relevait de son “appétit pour le risque” plutôt que de soupçons de blanchiment. Il faudra attendre 2020, quatre ans de plus et l’effondrement de l’économie libanaise, pour que la banque signale enfin l’affaire à l’office suisse compétent. Trop tard, ont estimé les autorités. Le régulateur Finma a depuis conclu, dans une décision de 2024, à un “grave manquement à ses obligations de diligence”, reprochant à HSBC d’avoir mis bien trop longtemps à réagir.

Un gouverneur, un “Ponzi d’État” et un pays ruiné

Derrière le dossier bancaire se cache l’effondrement de tout un pays. Gouverneur de la Banque du Liban de 1993 à 2023, Riad Salameh a longtemps maquillé les difficultés du pays par ce qu’il appelait de “l’ingénierie financière” : offrir aux banques commerciales des taux atteignant 12 % pour qu’elles déposent leurs dollars à la banque centrale et gonflent ses réserves. Les banques répercutaient ces rendements sur leurs clients. Résultat, en 2019, plus des deux tiers des dépôts bancaires libanais étaient placés auprès de l’État, dans un montage que beaucoup ont qualifié de “système de Ponzi parrainé par l’État.

Aujourd’hui, Riad Salameh est poursuivi par le Liban pour le détournement de 44 millions de dollars et visé par des enquêtes pénales dans plusieurs pays européens pour des centaines de millions supplémentaires. Il nie tout. Ses avocats plaident une fortune bâtie avant son entrée en fonction.

Un habitué des amendes record

Pour HSBC, le calendrier tombe mal. La période examinée, de 2001 à 2016, recoupe l’un des pires épisodes de son histoire : en 2012, la banque avait payé une amende alors record de 1,9 milliard de dollars aux États-Unis pour avoir laissé des cartels de la drogue mexicains et des financiers du terrorisme blanchir de l’argent en son sein. Là encore, des avertissements internes avaient été ignorés. L’an dernier, le groupe a prévenu que les enquêtes en cours pourraient avoir un impact “significatif” et a déjà rompu avec plus de 1 000 clients fortunés du Moyen-Orient. Contactée, la banque n’a pas souhaité commenter.

Ce qu’il faut surveiller

La décision revient désormais au juge français, qui optera pour un procès ou un classement. En parallèle, les autorités suisses enquêtent sur la filiale pour blanchiment aggravé, dans une procédure de plusieurs années visant les frères Salameh. Au-delà du sort de HSBC, l’affaire pose une question qui dépasse une seule banque : comment des centaines de millions de dollars d’argent public ont pu transiter pendant plus d’une décennie par une société écran sans activité, sous le regard d’une des institutions financières les plus surveillées au monde.

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