Ce qu’il faut retenir :
- Bill Gates plaide pour désigner des métiers réservés aux humains, protégés du remplacement par l’IA.
- Il estime que la réponse publique devra dépasser celle qui a suivi les attentats du 11 septembre.
- Il rejoint Anthropic et OpenAI pour réclamer une taxation des robots et des tokens.
Bill Gates plaide pour que certains métiers soient désignés comme réservés aux humains, afin d’échapper au remplacement par l’intelligence artificielle. Le cofondateur de Microsoft l’écrit dans un essai de 6 000 mots publié mercredi, où il avertit que les gouvernements ne sont pas préparés à la période de turbulences qui s’annonce. C’est son premier texte long consacré à ce sujet depuis trois ans.
Qu’est-ce qu’un métier réservé aux humains ?
J’aime l’expression « réserve humaine », car elle m’évoque les réserves naturelles, ces lieux où nous pourrions construire des bâtiments et des routes, mais où nous choisissons de ne pas le faire, car la perte serait trop grande.
L’image choisie éclaire l’intention. Il dit apprécier cette formule parce qu’elle lui évoque les réserves naturelles, ces espaces où l’on pourrait construire des bâtiments et des routes mais où l’on renonce à le faire, la perte étant jugée trop grande.
Beaucoup d'emplois disparaîtront pour de bon, reconnaît-il, mais les responsables politiques pourraient mettre de côté certaines activités que seuls des humains exerceraient. La mesure viserait notamment à protéger les catégories de travailleurs qui ne peuvent pas changer de métier facilement.
L’exemple qu’il retient relève de la santé. Imaginez un robot vous annonçant que vous êtes atteint d’une maladie incurable, écrit-il : aucune raison technique ne l’en empêche, et pourtant il ne devrait pas le faire.
Une réponse publique plus lourde que l’après-11-Septembre
La comparaison qu’il emploie donne la mesure de l’effort qu’il juge nécessaire. L’intelligence artificielle touchera presque tous les domaines de l’action publique et exigera selon lui une réponse gouvernementale plus ample que les transformations institutionnelles engagées en matière de sécurité nationale après les attentats du 11 septembre 2001.
Il appelle à une coordination mondiale, Chine comprise, tout en identifiant les difficultés que soulèverait sa proposition. Qui déciderait des métiers à réserver ? Et comment réagir si certains pays autorisent davantage d’automatisation que d’autres ?
Cette dernière question constitue l’obstacle principal. Un pays qui protégerait ses emplois de service verrait ses entreprises concurrencées par celles de juridictions plus permissives, sur des services que rien n’oblige à produire sur place.
Taxer les robots et les tokens
Sur la fiscalité, Bill Gates rejoint des positions défendues par Anthropic et OpenAI, en réclamant des changements profonds, dont un prélèvement sur les robots et sur les tokens, ces unités de données que traitent les systèmes d’intelligence artificielle.
Son argument porte sur une asymétrie existante. Un employeur qui embauche paie des cotisations sur les salaires, quand celui qui achète un robot peut en général le passer immédiatement en charge d’exploitation. Le système fiscal pousse donc à remplacer des personnes par des machines.
Ses autres inquiétudes
Le texte élargit le propos à trois autres terrains.
La cybersécurité d’abord, avec le renforcement des capacités d’acteurs malveillants. Le développement des jeunes ensuite, sujet sur lequel il puise dans sa propre expérience : il raconte avoir grandi à Seattle avec peu d’amis, en dehors de quelques garçons qui lui ressemblaient, et avoir dû travailler dur pour développer ses compétences sociales. Il doute qu’il aurait fourni le même effort en présence d’un compagnon artificiel, et pointe le risque d’addiction que présentent des agents conversationnels trop complaisants.
L’éducation enfin, où il relève des premiers signes d’un effet sur l’esprit critique. Le sujet recoupe les préoccupations exprimées par OpenAI lors du lancement de sa version de ChatGPT pour adolescents, assortie d’un mode étude censé guider l’utilisateur étape par étape plutôt que de livrer la réponse.
“Soit le plus grand égalisateur jamais inventé, soit la pire source d’injustice”, résume-t-il à propos de l’intelligence artificielle, en jugeant le défi monumental. Rien n’indique selon lui que les dirigeants, les experts et les collectivités s’y confrontent de façon adéquate.
Un retour public après l’affaire Epstein
Bill Gates signe là l’une de ses premières sorties publiques d’ampleur depuis sa mise en cause dans le scandale Jeffrey Epstein, qui a également valu à sa fondation d’être scrutée pour ses liens avec le financier condamné pour des crimes sexuels sur mineurs.
Il demeure président de cette fondation, dotée de 89 milliards de dollars, et n’a été accusé d’aucune implication dans ces crimes. Il avait déclaré regretter chaque minute passée avec Epstein, dans ce qu’il présente comme la croyance erronée que celui-ci pourrait organiser des dons de personnes fortunées.
Et maintenant ?
L’essai arrive dans un contexte où les propositions se multiplient sans converger. L’Union européenne applique depuis ce mois-ci ses obligations de transparence sur les contenus générés, les États-Unis avancent par voie réglementaire faute de loi fédérale, et les entreprises du secteur formulent elles-mêmes des demandes d’encadrement.
Deux difficultés attendent l’idée de métier réservé. Sa définition juridique, d’abord : distinguer ce qu’une machine ne doit pas faire de ce qu’elle ne peut pas faire suppose un arbitrage moral que le droit du travail ne sait pas formuler aujourd’hui. Son application ensuite, dans des secteurs où le remplacement s’opère par tâches plutôt que par postes entiers.
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