Ce qu’il faut retenir :
- Blue Owl Capital fait face à 5,4 milliards de dollars de demandes de rachat sur deux fonds, dont un où les investisseurs tentent de retirer 40,7 % de la valeur totale.
- Le Trésor américain convoque les régulateurs des assurances, nationaux et internationaux, pour évaluer les risques du crédit privé dès avril.
- Plus de 10 milliards de dollars de demandes de rachat ont frappé les plus grands gestionnaires de crédit privé au premier trimestre 2026, dans un marché qui a perdu 265 milliards de capitalisation depuis septembre 2025.
Blue Owl Capital a révélé jeudi avoir été submergé par 5,4 milliards de dollars de demandes de rachat au premier trimestre, un chiffre qui éclipse tout ce qu’ont connu ses concurrents et illustre la crise de confiance qui frappe le crédit privé américain.
40 % d’un fonds veut partir
Même si nous estimons que la perception du marché a stimulé l’activité d’appel d’offres, les fondamentaux de crédit sous-jacents de notre portefeuille sont restés solides.
Craig Packer, coprésident de Blue Owl
Les chiffres publiés par Blue Owl donnent la mesure de la panique. Son fonds de prêt technologique, Blue Owl Technology Income Corp, a vu les demandes de retrait atteindre 40,7 % de sa valeur de 3 milliards de dollars. Son véhicule phare de prêt direct, Blue Owl Credit Income Corp (20 milliards sous gestion), fait face à des demandes représentant 21,9 % de sa valeur. Les deux portefeuilles combinés pèsent plus de 42 milliards de dollars d’actifs en incluant l’effet de levier.
Blue Owl a activé le mécanisme de plafonnement des rachats à 5 % par trimestre, une clause intégrée dans la plupart des fonds de crédit privé “semi-liquides”. Craig Packer, co-président de la firme, a estimé que la hausse des rachats reflétait un “sentiment négatif accru envers la classe d’actifs”, tout en affirmant que les fondamentaux de crédit du portefeuille restaient solides.
L’entreprise avait déjà gelé définitivement les rachats de son fonds plus ancien OBDC II (1,6 milliard de dollars) en février, après une explosion de 200 % des demandes de retrait.
Une contagion qui touche toute l’industrie
Blue Owl n’est pas un cas isolé. KKR a annoncé mercredi le plafonnement des rachats sur l’un de ses fonds non cotés, rejoignant Ares Management, Apollo Global et HPS Investment Partners (filiale de BlackRock). Au total, les plus grands gestionnaires de crédit privé, dont Blackstone, Morgan Stanley et Cliffwater, ont collectivement reçu plus de 10 milliards de dollars de demandes de rachat au premier trimestre 2026.
Blackstone a relevé son plafond de rachats trimestriels de 5 % à 7,9 % sur son fonds flagship BCRED (82,5 milliards sous gestion) et a injecté 400 millions de dollars de capital propre pour honorer les demandes. Goldman Sachs prévoit que le secteur du crédit privé retail pourrait perdre entre 45 et 70 milliards de dollars d’actifs au cours des deux prochaines années.
La capitalisation boursière des grands gestionnaires alternatifs a perdu 265 milliards de dollars depuis septembre 2025. L’action Blue Owl a chuté de 67 % depuis son pic, Blackstone de 46 %, Apollo et KKR de plus de 40 % chacun.
Le Trésor convoque les régulateurs
C’est dans ce contexte que le Trésor américain a annoncé mercredi la convocation de réunions avec les régulateurs des assurances, tant nationaux qu’internationaux, pour évaluer les risques du crédit privé. Les premières sessions débuteront en avril, avec des réunions programmées tout au long de l’été.
La démarche vise le nœud du problème : l’interconnexion croissante entre le secteur des assurances et le capital privé. Au cours de la dernière décennie, les assureurs-vie américains ont massivement investi dans le crédit privé (dette immobilière privée, prêts adossés à des actifs allant des panneaux solaires aux leasings aéronautiques) en quête de rendements supérieurs. Dans le même temps, des gestionnaires comme Apollo et KKR ont acquis des compagnies d’assurance-vie et des fournisseurs d’annuités de retraite. D’autres, comme Blackstone, ont noué des partenariats pour gérer les portefeuilles d’investissement des assureurs.
Le Trésor pointe l’opacité, l’illiquidité et la complexité de ces produits par rapport aux portefeuilles traditionnels d’obligations souveraines et corporate. La qualité des notations de crédit attribuées par des agences spécialisées dans le crédit privé est également remise en question.
L’IA, déclencheur inattendu de la crise
La source de stress la plus inattendue vient de l’intelligence artificielle. Environ 25 % des prêts de crédit privé sont exposés aux entreprises de logiciels SaaS (software as a service), un secteur longtemps considéré comme le plus sûr de la classe d’actifs grâce à ses revenus récurrents et ses marges élevées. La montée en puissance de l’IA remet en question ces hypothèses en menaçant de déplacer des parts de marché entières, et les actions SaaS ont déjà reculé d’environ 20 % depuis le début de l’année.
Les faillites de First Brands (pièces automobiles) et du détaillant de voitures d’occasion Tricolor ont par ailleurs mis en lumière les faiblesses des stratégies de prêt adossé à des actifs et les standards de souscription dans l’industrie.
Ce qu’il faut surveiller
Le Trésor a indiqué s’attendre à une “collaboration soutenue” avec les régulateurs. La NAIC (association des commissaires aux assurances) a lancé une étude sur les risques des produits “titrisés” complexes dans lesquels les assureurs adossés au private equity ont investi les primes de leurs assurés.
La question des filiales de réassurance offshore aux Bermudes et aux îles Caïmans, soumises à des standards réglementaires différents, fait également partie de l’examen. Si les fonds de crédit privé sont contraints de liquider des prêts illiquides à des décotes significatives, l’impact pourrait se propager bien au-delà de Wall Street, jusqu’aux retraités dont les pensions sont gérées par ces mêmes assureurs.
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