- BGD Labs annonce son départ d’Aave après quatre ans, provoquant une chute du token AAVE et ravivant la crise de gouvernance.
- Le conflit oppose Stani Kulechov et Marc Zeller autour des revenus, du contrôle de la marque et de la transition technique entre V3 et V4.
- Malgré 26,8 milliards de dollars de TVL, Aave fait face à une fracture interne majeure qui interroge la gouvernance réelle et la valeur détenue par les holders d’AAVE.
Le principal contributeur technique d’Aave jette l’éponge
C’est le départ que personne ne voulait voir. BGD Labs, le principal prestataire technique de la DAO Aave depuis quatre ans, a annoncé vendredi qu’il ne renouvellera pas son contrat à son expiration le 1er avril 2026. L’équipe fondée par Ernesto Boado, ancien CTO d’Aave, est à l’origine d’une grande partie de l’infrastructure qui fait tourner le protocole : Aave V3, le système de gouvernance, le mécanisme de couverture Umbrella, les déploiements multi-chaînes.
Marc Zeller, fondateur de l’Aave Chan Initiative (ACI) et figure française majeure de l’écosystème, n’a pas mâché ses mots. Il a qualifié le départ de « dévastateur » et de « perte de talent la plus significative de l’histoire d’Aave », soulignant que « la plupart des revenus que V3 génère aujourd’hui sont portés par leur code et leurs innovations. Dans un message en français sur Telegram, Zeller a ajouté que ce départ « change tout ». Plus significatif encore : il a révélé avoir vendu une partie de ses tokens AAVE, un geste lourd de sens de la part de l’un des plus influents délégués du protocole.
Le token AAVE a chuté de près de 10 % à l’annonce. Il a perdu plus de 40 % depuis le début de la crise de gouvernance en décembre, une sous-performance supérieure à celle d’ETH sur la même période.
Les racines de la crise : frais détournés, vote de Noël et villa à 30 millions
Pour comprendre le départ de BGD, il faut remonter au 4 décembre 2025. Ce jour-là, Aave Labs intègre CoW Swap sur son interface aave.com. Le délégué EzR3aL découvre rapidement que les frais de swap, estimés à 10 millions de dollars annuels, ne sont plus reversés à la trésorerie de la DAO mais redirigés vers un wallet contrôlé par Aave Labs.
Zeller qualifie la manœuvre de « privatisation furtive d’environ 10 % des revenus potentiels de la DAO« . Kulechov rétorque que le frontend est un produit indépendant d’Aave Labs et que les reversements précédents étaient « volontaires », pas une obligation.
L’escalade ne fait que commencer. Ernesto Boado propose le transfert des actifs de marque (domaines, réseaux sociaux, droits de naming) de Labs vers la DAO. Aave Labs fait passer la proposition au vote sur Snapshot le 22 décembre, sans le consentement de Boado, avec une clôture le jour de Noël. Zeller parle d’« interférence sans précédent dans le processus de gouvernance ». Le vote échoue avec 55 % de « non ».
Entre-temps, Kulechov achète pour 10 millions de dollars de tokens AAVE juste avant le vote, provoquant des accusations de « governance attack. Puis, début février, Bloomberg révèle qu’il a acquis un manoir de 30 millions de dollars à Notting Hill en novembre. Zeller reste fair-play sur ce point : Kulechov « a tout à fait le droit d’être riche, cet argent n’a pas été volé », mais met en garde contre le doxxing « en cette ère de kidnappings crypto.
V3 contre V4 : le cœur du désaccord technique
Derrière les questions de gouvernance et d’argent, le départ de BGD reflète un désaccord technique fondamental. BGD considère Aave V3 comme le « joyau de la couronne » du protocole : mature, fonctionnel, générateur de la quasi-totalité des revenus. Aave Labs, de son côté, pousse activement le développement de V4 et sa nouvelle architecture « hub-and-spoke », dont le testnet a été lancé en novembre 2025.
BGD reproche à Aave Labs d’avoir critiqué agressivement V3 pour promouvoir V4, et d’avoir proposé une trajectoire de dépréciation de V3 avant même que V4 ne soit opérationnel. « Proposer cela sur le principal générateur de revenus et moteur fonctionnel d’Aave est à la limite du scandaleux« , écrit BGD dans son post de départ.
BGD pointe aussi un problème structurel de centralisation : Aave Labs contrôle la marque, les canaux de communication et dispose d’un pouvoir de vote suffisant pour influencer les décisions majeures de la DAO. Une situation « asymétrique » qui, selon BGD, rend impossible toute collaboration équilibrée.
Kulechov temporise, la communauté s’inquiète
Stani Kulechov a réagi avec diplomatie sur X : « Aave V3 ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans les contributions de BGD. » Il s’est dit « triste de les voir partir » et favorable au retainer de sécurité de 200 000 $ proposé par BGD pour assurer la transition jusqu’en juin.
Aave Labs a proposé mi-février un framework « Aave Will Win » prévoyant de reverser 100 % des revenus des produits Aave à la DAO, en échange de 25 millions de dollars de financement et de la reconnaissance de V4 comme fondation technique future. Zeller a qualifié la proposition de tentative de « cash out déguisée en acte bienveillant », dénonçant un schéma classique : « ouvrir avec des termes scandaleux, absorber le backlash, puis requalifier une demande plus petite comme ‘le terrain d’entente raisonnable’ tout en extrayant un montant massif ».
Omer Goldberg, fondateur de Chaos Labs (gestion des risques Aave), résume :
C’est un nouveau chapitre pour Aave, mais il est difficile d’ignorer que les contributeurs principaux ont estimé qu’il n’y avait pas de voie possible sous la nouvelle direction.
Evgeny Gaevoy, fondateur de Wintermute, avertit que la division interne pourrait continuer à peser sur le token et que cette sortie pourrait permettre une continuation plus propre.
26 milliards de dollars de TVL, et une question existentielle
Aave reste le plus gros protocole DeFi avec 26,8 milliards de dollars de TVL, environ 60 % du marché du prêt décentralisé, et près de 9 millions de dollars de revenus mensuels. Le protocole V3 continuera de fonctionner normalement. BGD a proposé un retainer de sécurité de deux mois (200 000 $) pour couvrir la période de transition, et Kulechov a assuré que Labs assumerait la maintenance.
Mais la question que Zeller posait dès décembre sur X résonne désormais plus fort que jamais : « Quand vous possédez $AAVE, que possédez-vous vraiment ? » La réponse, après trois mois de crise, est moins claire qu’avant.
Le fondateur de Curve Finance, Michael Egorov, observe la situation avec philosophie : les désaccords au sein d’une DAO sont « un signe de santé« . Peut-être. Mais quand le principal contributeur technique quitte le navire en qualifiant l’environnement d' »incompatible avec sa façon d’opérer« , et que le délégué le plus influent vend ses tokens, le diagnostic ressemble davantage à une fièvre qu’à un signe de vitalité.