Ce qu’il faut retenir :
- Le yen est passé sous les 162 yens pour un dollar, du jamais vu depuis décembre 1986.
- L’écart de taux entre une Banque du Japon à 1 % et une Fed à près de 4 % écrase la devise.
- Tokyo laisse planer la menace d’une intervention sur le marché des changes pour soutenir le yen.
Le yen japonais est tombé ce mardi à son plus bas niveau face au dollar depuis près de quarante ans. La devise a franchi le seuil des 162 yens pour un dollar pour la première fois depuis décembre 1986, glissant jusqu’à un creux intraday de 162,41 yens lors des échanges matinaux à Tokyo. Sur le seul deuxième trimestre, le yen recule de près de 2 %, un quatrième trimestre consécutif de baisse, et la chute relance les paris sur une intervention des autorités japonaises.
Pourquoi le yen est-il si faible ?
Tout part d’un écart de taux d’intérêt béant. La Banque du Japon (BoJ) a relevé mi-juin son taux directeur à environ 1 %, son plus haut niveau depuis 1995. Dans le même temps, la Réserve fédérale américaine, qui a viré au faucon, maintient une fourchette de 3,5 % à 3,75 % et pourrait encore la relever une à deux fois cette année. Tant que l’argent rapporte bien plus aux États-Unis qu’au Japon, les capitaux fuient le yen pour le dollar.
La guerre en Iran a aggravé la situation. La flambée des prix du pétrole qu’elle a provoquée a nourri l’inflation japonaise, montée à 1,5 % en mai, et fait craindre que la BoJ ne soit en retard sur la courbe, plus exposée que ses homologues au risque de laisser filer les prix. Pour le yen, c’est la double peine : un choc énergétique et une banque centrale jugée trop lente à durcir le ton.
Relance budgétaire et rallye boursier ajoutent à la pression
Les Japonais se rendent sans doute compte qu’une intervention sur le marché des changes serait, à l’heure actuelle, une entreprise vaine.
La politique de Tokyo pèse aussi. Fin juin, la Première ministre Sanae Takaichi a dévoilé un vaste programme d’investissement public et privé, équivalant à 2 300 milliards de dollars sur quatorze ans. Le manque de détails sur son financement a ravivé les craintes d’une expansion budgétaire incontrôlée. “Cela risque de faire surchauffer l’économie”, prévient Ed Al-Hussainy, gérant chez Columbia Threadneedle, qui pointe une relance massive injectée sans changement de cap monétaire.
Paradoxalement, le succès de la Bourse de Tokyo joue contre la devise. L’indice Nikkei 225 a enchaîné les records, dépassant les 72 000 points la semaine dernière, porté par les étrangers qui se ruent sur les valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. Ces paris s’accompagnent d’importantes couvertures de change, qui génèrent mécaniquement des ventes de yens.
Le Japon va-t-il intervenir ?
C’est la question qui obsède les marchés. La ministre des Finances Satsuki Katayama a répété ce mardi que le gouvernement se tenait prêt à agir de manière appropriée, voire décisive, contre les mouvements excessifs, en coordination avec Washington. Les autorités japonaises ont déjà dépensé des dizaines de milliards de dollars en avril et en mai pour soutenir leur monnaie. Le 30 avril, le yen avait bondi de 160,39 à 156,6 pour un dollar, signe probable d’une intervention.
Les analystes doutent toutefois de l’efficacité durable d’une telle manœuvre. “C’est une question de quand, pas de si”, résume Carol Kong, stratège change à la Commonwealth Bank of Australia, à propos d’une nouvelle intervention. Mais elle prévient qu’aucune action ne renversera la tendance de fond tant que l’écart de taux reste défavorable au yen. Tokyo redoute surtout qu’une chute non maîtrisée déclenche un réflexe de fuite des actifs japonais, des obligations d’État aux actions.
Et maintenant ?
Le prochain rendez-vous est déjà fixé : la décision de politique monétaire de la Banque du Japon, attendue le 31 juillet, concentre désormais l’attention. Pour beaucoup d’observateurs, de nouvelles hausses de taux constituent la seule voie crédible pour enrayer la glissade, là où l’intervention sur le marché des changes ne fait que gagner du temps. À surveiller aussi : les prochaines statistiques de l'emploi américain, qui orienteront les décisions de la Fed et, avec elles, la trajectoire du dollar.
Cet article vous a plu ? Recevez les prochains par email
Rejoignez +40 000 abonnés. L'essentiel du marché crypto dans votre boîte mail, tous les 2 jours.