Ce qu’il faut retenir :
- L’entreprise a indiqué à ses actionnaires que son résultat opérationnel ajusté serait positif ce trimestre.
- Elle a retenu le Nasdaq pour une cotation susceptible de la valoriser au moins 2 000 milliards de dollars.
- Son dirigeant a appelé samedi l’ensemble du secteur à ralentir le développement de l’IA.
Anthropic a indiqué à un groupe restreint d’actionnaires qu’elle dégagerait un résultat opérationnel ajusté positif pour le deuxième trimestre consécutif. L’entreprise cherche à rassurer sur la consommation de trésorerie des laboratoires d’intelligence artificielle avant une introduction en Bourse d’ampleur inédite.
Elle a retenu le Nasdaq pour cette opération, qui pourrait la valoriser 2 000 milliards de dollars ou davantage. Sollicitée, elle n’a pas souhaité commenter.
Ce que recouvre exactement cette rentabilité
Deux précisions s’imposent avant toute lecture de ces chiffres, car les mesures employées sont ajustées.
Le résultat opérationnel ajusté exclut certains coûts, dont la rémunération en actions. Ce poste pèse lourd dans les laboratoires d’IA, où la concurrence pour les chercheurs se joue d’abord sur les titres distribués. Une rentabilité mesurée ainsi ne dit donc rien du résultat comptable au sens usuel.
La marge brute supérieure à 80 % fait l’objet d’un retraitement plus notable encore. Ce taux s’entend avant prise en compte des revenus partagés avec les partenaires de distribution, dont Amazon, et avant le coût d’entraînement des modèles.
Ce dernier point mérite d’être posé sans détour. Entraîner un modèle de pointe constitue la dépense centrale de ce métier, celle qui absorbe les dizaines de milliards engagés dans les contrats de calcul signés cette année. Une marge calculée hors de ce poste décrit la rentabilité de l’exploitation courante, pas celle de l’activité.
Une trajectoire de revenus hors norme
Les chiffres de croissance, eux, ne souffrent d’aucun retraitement.
Le revenu du deuxième trimestre a atteint 11,5 milliards de dollars, soit quatorze fois celui de la même période un an plus tôt. Le revenu annualisé s’établissait à 65 milliards de dollars fin juillet, contre 9 milliards à la fin de l’année dernière, une multiplication par sept en sept mois.
Les investisseurs projettent 120 milliards de dollars de revenu annualisé en fin d’année, puis près du triple fin 2027.
“Si vous continuez à opérer à ces marges et à ces rythmes de croissance, il sera très difficile de rivaliser”, estime Joey Brookhart, analyste chez SemiAnalysis, qui pointe l’ampleur des ressources de calcul dont dispose l’entreprise.
Rapportée à ces projections, la valorisation évoquée correspond à un multiple de 31 fois le revenu annualisé actuel, ou de 17 fois celui attendu en fin d’année.
Le paradoxe du calendrier
Le point le plus singulier de ce dossier tient à ce qui s’est passé samedi.
Dario Amodei, directeur général, a publié un essai appelant son secteur à ralentir le rythme d’amélioration des capacités des modèles, face aux inquiétudes suscitées par leur puissance. Sam Altman et Elon Musk ont exprimé leur accord.
Un dirigeant qui réclame publiquement un ralentissement quelques jours avant une cotation fondée sur la croissance place ses futurs actionnaires devant une équation inhabituelle.
L’effet financier d’un tel ralentissement se lit d’ailleurs dans les deux sens. Il épargnerait des milliards de dollars de coûts d’entraînement, ce qui améliorerait mécaniquement les marges. Il laisserait en contrepartie aux concurrents la possibilité de combler leur retard.
Une coordination inhabituelle entre laboratoires rivaux
Un élément de ce dossier dépasse le cas d’une entreprise.
Des salariés des laboratoires concurrents communiquent étroitement depuis plusieurs semaines sur des mesures visant à encadrer le développement de ces technologies. Ces échanges sont décrits comme hautement inhabituels au regard de la concurrence féroce qui oppose ces sociétés.
Trois facteurs les ont provoqués : des incidents de sécurité récents, une inquiétude croissante des chercheurs sur les capacités des nouveaux modèles, et le constat que l’administration américaine ne freinerait pas cette technologie.
“Nous sommes seuls sur ce coup”, résume un salarié d’un laboratoire de pointe.
Ce dialogue en coulisses a préparé le terrain aux déclarations publiques et coordonnées des deux dirigeants cette semaine.
Une remarque s’impose sur ce point. Une concertation entre concurrents directs sur le rythme de développement d’un produit relève d’un terrain que les autorités de la concurrence examinent d’ordinaire avec attention, quelle qu’en soit la motivation.
Le calendrier des deux introductions
La publication du document d’introduction d’Anthropic était attendue la semaine dernière. L’entreprise a préféré transmettre ses éléments à un groupe restreint d’investisseurs, dont elle recueillera les questions avant toute diffusion publique.
OpenAI a de son côté confirmé rester privée cette année, malgré un dépôt confidentiel de dossier en juin. Son dirigeant juge 2026 mal choisi pour une cotation, compte tenu des préoccupations sur la sécurité de ces technologies.
Et maintenant ?
Les investisseurs potentiels auront à trancher deux questions que ce dossier laisse ouvertes.
La première porte sur les chiffres : une entreprise qui affiche une rentabilité hors rémunération en actions et une marge hors coût d’entraînement devra, dans un prospectus, présenter ses comptes selon les normes applicables aux sociétés cotées.
La seconde relève du modèle lui-même. Une valorisation de 2 000 milliards de dollars repose sur la poursuite d’une croissance que le dirigeant de l’entreprise appelle publiquement à modérer, dans un secteur dont les clients arbitrent déjà vers les modèles les moins chers.
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