Ce qu’il faut retenir :
- Piero Cipollone affirme que l’Eurosystème ne pourra pas relier une personne à ses transactions.
- Les paiements hors ligne se dérouleraient directement entre particuliers, comme avec des espèces.
- Des organisations de défense des droits numériques jugent ces garanties trop institutionnelles.
La Banque centrale européenne assure que son euro numérique offrira davantage de protection de la vie privée que les virements bancaires actuels. Piero Cipollone, membre du directoire de l’institution, affirme dans un entretien récent que l’Eurosystème sera structurellement incapable de relier une personne donnée à ses transactions, qu’elles soient réalisées en ligne ou hors ligne.
Ce que promet la banque centrale
L’argument repose sur une comparaison avec l’existant. Aujourd’hui, lors d’un virement bancaire, l’ensemble des détails de l’opération est connu des parties impliquées, rappelle le responsable. “L’euro numérique garantit le niveau maximal de confidentialité que la technologie actuelle peut offrir”, affirme-t-il.
Le dispositif reposerait sur deux régimes distincts. Les paiements hors ligne s’effectueraient directement entre particuliers, les détails n’étant connus que du payeur et du bénéficiaire, à l’image d’une transaction en espèces. Pour les paiements en ligne, seules les banques impliquées pourraient identifier les utilisateurs, et uniquement à des fins de lutte contre le blanchiment.
Piero Cipollone écarte par ailleurs l’hypothèse d’une disparition des billets. Il cite la consultation publique lancée récemment par la BCE sur le design des nouvelles coupures : cette démarche n’aurait aucun sens si l’institution prévoyait de supprimer les espèces. Christine Lagarde, présidente de la BCE, a également déclaré récemment que l’euro numérique et la monnaie physique coexisteraient.
L’objection de la société civile
Les organisations de défense des droits numériques ne contestent pas la sincérité de ces engagements, mais leur nature.
Le groupe autrichien Epicenter.works et d’autres associations ont estimé ce mois-ci, dans une déclaration commune, que les garanties de confidentialité de l’euro numérique reposent trop sur des assurances institutionnelles plutôt que sur une application technique.
Leur raisonnement tient en trois scénarios. Une promesse inscrite dans la loi peut être affaiblie au stade de la mise en œuvre, réinterprétée par un tribunal, ou simplement rompue.
La distinction est de taille. Une protection technique rend une information inaccessible, y compris à celui qui exploite le système. Une protection juridique interdit d’y accéder, ce qui suppose que l’interdiction tienne dans le temps et résiste aux circonstances.
Pourquoi ce débat dépasse la zone euro
Les monnaies numériques de banque centrale suscitent une opposition récurrente, fondée sur la crainte que les États puissent surveiller et contrôler la façon dont les citoyens dépensent leur argent.
Le sujet a pris une dimension politique aux États-Unis, où le Sénat a adopté en juin une loi sur le logement comportant une interdiction de quatre ans d’un dollar numérique émis par la Réserve fédérale.
L’Europe suit le chemin inverse. Le Parlement européen a approuvé le mois dernier le règlement sur l’euro numérique, dont le déploiement est prévu pour 2029, avec un objectif assumé de réduire la dépendance du continent aux réseaux de paiement américains.
Et maintenant ?
Trois années séparent l’adoption du texte de son application, ce qui laisse le temps aux spécifications techniques de se préciser.
C’est précisément là que se jouera le débat. Les documents d’architecture détermineront si l’impossibilité de relier une personne à ses paiements relève d’une contrainte de conception ou d’une règle d’usage. Les seuils applicables aux paiements hors ligne constitueront le second point de vigilance, puisque c’est ce mode qui offre l’équivalent réel des espèces.
Le calendrier européen mérite d’être mis en regard des autres chantiers monétaires en cours. Pendant que la BCE prépare une monnaie publique numérique pour 2029, les banques commerciales déploient des dépôts tokenisés, les émetteurs privés multiplient les stablecoins en euro sous le régime MiCA, et les États-Unis finalisent les règles d’application de leur propre loi sur les stablecoins. Trois modèles de monnaie numérique avancent en parallèle, avec des rapports très différents à la traçabilité.
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