Ce qu’il faut retenir :
- OpenAI et Google fournissent leurs services d’IA à des filiales singapouriennes d’Alibaba, Baidu et Tencent.
- Ces groupes figurent sur la liste noire 1260H du Pentagone pour leurs liens présumés avec l’armée chinoise.
- OpenAI a suspendu le mois dernier l’accès d’utilisateurs liés à Alibaba, soupçonnés de distillation.
OpenAI et Google alimentent en intelligence artificielle les géants technologiques chinois que Washington dit vouloir freiner. Les deux groupes américains ont confirmé au Financial Times fournir leurs services d’IA à des filiales basées à Singapour d’Alibaba, Baidu et Tencent, trois entreprises inscrites sur la liste noire du Pentagone pour leurs liens présumés avec l’armée chinoise. Des ventes légales, mais qui exposent une faille béante dans la stratégie américaine de containment de l’IA chinoise.
Comment les géants chinois accèdent-ils aux modèles américains ?
L’administration Trump ne cesse de répéter qu’il faut devancer la Chine dans le domaine de l’IA, mais le problème, c’est qu’elle n’a rien fait en matière de contrôle des exportations, alors que c’est justement l’outil dont nous disposons pour freiner la Chine.
Chris McGuire
Le contournement passe par la géographie juridique. Le gouvernement américain contrôle l’accès à certains modèles avancés nommément désignés, comme Mythos et Fable d’Anthropic ou GPT-5.6 d’OpenAI, dont la sortie avait d’ailleurs été retardée pour des raisons de sécurité. Mais il n’a jamais interdit l’usage des logiciels d’IA de pointe aux entités dont le siège est en Chine, pas même à celles figurant sur la liste 1260H, ce registre établi par le Congrès qui recense les sociétés chinoises soupçonnées de coopérer avec l’Armée populaire de libération.
Résultat : une filiale singapourienne d’un groupe blacklisté peut souscrire en toute légalité aux services des laboratoires américains. “Le problème, c’est qu’ils n’ont rien fait en matière de contrôle des exportations”, tacle Chris McGuire, expert technologie et sécurité au Council on Foreign Relations et ancien responsable des export controls sous l’administration Biden, pour qui c’est pourtant le seul vrai levier pour ralentir la Chine. Alibaba, de son côté, conteste : le groupe a demandé le mois dernier à un tribunal américain d’ordonner son retrait de la liste 1260H, qualifiant la désignation d’arbitraire.
La distillation, le vrai nerf de la guerre
Le risque central porte un nom : la distillation, cette technique par laquelle des développeurs exploitent les réponses d’un modèle d’IA pour entraîner et améliorer un système rival, sans supporter les coûts de calcul, d’ingénierie et de sécurité de l’original. C’est précisément ce soupçon qui a poussé OpenAI à suspendre le mois dernier, après avoir été contacté par le FT, l’accès à son API d’utilisateurs affiliés à Alibaba, une activité signalée au gouvernement américain.
Les précédents s’accumulent. Anthropic a accusé les laboratoires chinois DeepSeek, Moonshot et MiniMax de distillation, et affirmé le mois dernier dans une lettre au Congrès qu’Alibaba avait utilisé 25 000 comptes frauduleux pour générer plus de 28,8 millions d’échanges avec Claude, en violation de ses conditions d’utilisation. Google lui-même reconnaît la limite de son dispositif : ses services sont disponibles à Hong Kong et Singapour avec interdiction de distillation, mais des restrictions géographiques ne suffisent pas face à des attaquants sophistiqués, admet le groupe.
Deux philosophies s’affrontent chez les laboratoires américains
Face au dilemme, les laboratoires ont choisi des lignes opposées. OpenAI assume : le groupe préfère voir le monde utiliser une IA façonnée par des valeurs démocratiques plutôt qu’une IA contrôlée par des gouvernements autocratiques, et estime que “la nationalité seule ne devrait pas décider de l’accès”. Anthropic a pris le chemin inverse en interdisant ses modèles avancés aux entreprises chinoises et à leurs entités étrangères, une position difficile à faire respecter : le laboratoire a encore colmaté des brèches la semaine dernière.
Pour McGuire, le débat devrait être tranché d’en haut : les modèles de pointe ne devraient être servis à aucune entreprise dont le siège est en Chine, où que ce soit dans le monde. Joe Khawam, spécialiste du droit de la sécurité nationale au Law Reform Institute, alertait déjà cette année sur l’érosion du socle économique du leadership américain si les laboratoires chinois continuent d’extraire les capacités de pointe sans en payer le prix.
Ce qu’il faut surveiller
La pression monte pour étendre aux modèles d’IA la logique des contrôles à l’exportation qui frappe déjà les puces. La décision de justice sur le recours d’Alibaba contre la liste 1260H, les suites données par Washington aux signalements de distillation et l’éventuelle harmonisation des politiques d’accès entre laboratoires diront si la faille singapourienne se referme. En attendant, le paradoxe demeure : les modèles américains les plus avancés restent l’un des carburants du rattrapage chinois qu’ils sont censés empêcher.
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