Ce qu’il faut retenir :
- BlackRock a plafonné les rachats à 5 % sur son fonds HPS Corporate Lending Fund de 26 milliards de dollars après des demandes de retrait atteignant 9,3 % de l’actif net.
- 1,2 milliard de dollars de rachats demandés au premier trimestre, mais seuls 620 millions seront honorés.
- L’ensemble du secteur du crédit privé est sous pression, avec des sorties record chez Blackstone, Blue Owl et KKR.
BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, a activé le plafond de rachats sur l’un de ses fonds phares de crédit privé. Le HPS Corporate Lending Fund, un véhicule de 26 milliards de dollars acquis lors du rachat d’HPS Investment Partners pour 12 milliards de dollars l’an dernier, a reçu des demandes de retrait représentant 9,3 % de sa valeur liquidative au premier trimestre 2026, soit environ 1,2 milliard de dollars. Seuls 620 millions seront versés aux investisseurs.
Un mécanisme de protection devenu symbole de crise
Le plafond de 5 % par trimestre est prévu dans les statuts du fonds. HPS a défendu cette limite dans une lettre aux investisseurs ce vendredi, la qualifiant de ‘fondamentale’ pour la performance passée du véhicule, qui a affiché un rendement total de 9,1 % net de frais en 2025. Sans ce mécanisme, a écrit la société, il existerait un ‘décalage structurel entre le capital des investisseurs et la durée attendue des prêts’ détenus en portefeuille.
Le fonds a par ailleurs attiré 840 millions de dollars de nouveaux engagements au cours du trimestre et dispose de 4,4 milliards de dollars de liquidités. Mais le signal envoyé au marché est sans ambiguïté : quand les demandes de sortie doublent d’un trimestre à l’autre (elles étaient de 4,1 % au trimestre précédent), la confiance s’effrite.
Le crédit privé sous pression généralisée
La décision de BlackRock ne survient pas dans un vide. Le secteur du crédit privé, un marché estimé à 3 500 milliards de dollars à l’échelle mondiale, fait face à une vague de rachats inédite depuis son essor spectaculaire des dernières années.
Blackstone a dû faire face à des demandes de retrait atteignant 7,9 % de l’actif sur son fonds de 82 milliards de dollars, le plus gros du secteur. Le groupe a choisi de relever temporairement son plafond de rachat de 5 % à 7 % et d’injecter 400 millions de dollars de ses propres fonds et de ceux de ses employés pour honorer toutes les demandes.
Blue Owl Capital est allé encore plus loin en février : la société a purement et simplement supprimé les rachats trimestriels de son fonds OBDC II, les remplaçant par des distributions périodiques financées par les remboursements de prêts et des cessions d’actifs. Elle a par ailleurs vendu 1,4 milliard de dollars de prêts sur trois véhicules pour reconstituer ses liquidités. Sur son fonds technologique OTIC, les demandes de retrait ont bondi à environ 15 % de l’actif net.
D’autres acteurs comme KKR, Apollo Global Management et Ares Management ont aussi subi des dépréciations sur certaines positions, alimentant la défiance. En Bourse ce vendredi, les gestionnaires alternatifs figurent parmi les pires performances du marché américain : BlackRock a cédé 5,1 %, tandis que KKR, Blue Owl et Ares ont tous reculé de plus de 5 %.
Pourquoi les investisseurs fuient
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cet exode. La faillite de deux équipementiers automobiles l’an dernier a semé le doute sur la qualité du crédit et la rigueur des due diligences dans le secteur. Les baisses de taux de la Fed en 2025 ont réduit l’attrait des rendements offerts par ces fonds, poussant certains à couper leurs dividendes. Plus récemment, les craintes liées à l’impact de l’intelligence artificielle sur les entreprises de logiciels, qui représentent une part significative des portefeuilles de crédit privé, ont amplifié la nervosité.
Le contexte macroéconomique n’aide pas. La guerre au Moyen-Orient, la volatilité des marchés et les inquiétudes sur un ralentissement économique poussent les investisseurs vers des actifs plus sûrs, au détriment de ces véhicules semi-liquides qui détiennent des prêts rarement négociés sur le marché secondaire.
Ce qu’il faut surveiller
La question centrale est de savoir combien de temps les grands fonds pourront absorber des rachats élevés sans être contraints de vendre leurs actifs à prix bradé. Mohamed El-Erian, conseiller d’Allianz, a dressé un parallèle inquiétant avec août 2007, lorsque BNP Paribas avait gelé trois fonds liés aux subprimes, prémices de la crise financière de 2008.
Si les rachats continuent à ce rythme, le risque d’une contagion plus large aux marchés de crédit et aux actifs risqués, y compris les cryptomonnaies, ne peut être écarté. Les banques américaines avaient prêté près de 300 milliards de dollars aux fournisseurs de crédit privé et 285 milliards aux fonds de private equity à la mi-2025. Un deleveraging forcé pourrait avoir des répercussions bien au-delà du seul secteur alternatif.