Ce qu’il faut retenir :
- Nvidia acquiert la plateforme de modèles Hugging Face pour 13 milliards de dollars.
- L’entreprise avait refusé l’an dernier un investissement du fabricant de puces pour rester indépendante.
- Il s’agit de la plus grosse acquisition jamais réalisée par le groupe, devant Mellanox en 2020.
Nvidia a accepté de racheter Hugging Face pour 13 milliards de dollars. Le fabricant de puces, valorisé 5 400 milliards de dollars, met ainsi la main sur le principal dépôt de modèles d’intelligence artificielle ouverts, une plateforme qui avait refusé son argent l’an dernier pour préserver son indépendance.
Ce que représente la plateforme rachetée
Hugging Face, du nom de l’émoji au visage souriant qui tend les bras, héberge 3 millions de modèles, principalement ouverts, environ 500 000 jeux de données et un million d’applications. Plus de 18 millions de développeurs l’utilisent, et plus de 200 000 entreprises y cherchent des fonctionnalités d’IA.
L’entreprise new-yorkaise, âgée de dix ans, tire ses revenus d’abonnements et de services enrichis destinés aux clients professionnels. Elle avait levé des fonds auprès de Nvidia par le passé, aux côtés de Google, Amazon et Intel.
Un modèle à poids ouverts se distingue des systèmes propriétaires d’OpenAI ou d’Anthropic sur un point précis : sa conception est publique, et n’importe qui peut le télécharger, le modifier et l’exécuter sur son propre matériel.
Le refus de l’an dernier
Le détail donne toute sa saveur à l’opération. Fin 2025, Hugging Face avait décliné un investissement de 500 millions de dollars proposé par Nvidia, sur une valorisation de 7 milliards, en partie pour éviter de dépendre d’un actionnaire dominant.
Un an plus tard, la plateforme est vendue à ce même acteur pour 13 milliards de dollars, soit près du double de cette valorisation.
Ce que Nvidia cherche à obtenir
“Les poids ouverts permettent aux jeunes pousses, aux entreprises établies, aux universités et aux institutions publiques de construire sur des capacités avancées”, sans entraîner chaque modèle depuis zéro ni payer le prix des modèles de pointe pour chaque tâche, explique Jensen Huang, directeur général du groupe. C’est ainsi que l’IA peut se diffuser dans des milliards de tâches quotidiennes, ajoute-t-il, des usines aux hôpitaux en passant par les fermes et les salles de classe.
L’intérêt industriel se lit en creux. Nvidia dépend aujourd’hui d’une poignée de clients considérables, dont OpenAI et Anthropic, qui développent par ailleurs leurs propres processeurs. La diffusion de modèles ouverts, exécutés sur des matériels variés par des dizaines de milliers d’organisations, crée des canaux de demande nouveaux et moins concentrés.
Cette logique explique les engagements déjà pris par le groupe : des centaines de milliards de dollars en investissements, garanties de prêt et soutiens financiers destinés à élargir l’écosystème, avec un bénéfice mécanique pour ses propres ventes.
L’opération lui donne surtout le contrôle d’un canal de distribution déterminant, celui par lequel passent l’adoption et la visibilité des applications d’IA dans le monde.
Une acquisition d’une taille inédite pour le groupe
Nous devrons passer par toutes les étapes de l’examen réglementaire. Mais nous pensons que, dans l’ensemble, ils considéreront cela comme un résultat vraiment positif.
Ce rachat vaut près du double de l’acquisition de Mellanox en 2020, pour 6,9 milliards de dollars, qui avait permis à Nvidia de dépasser le statut de fabricant de puces pour proposer des infrastructures complètes de centres de données.
La clôture est espérée pour 2027, sous réserve d’un examen des autorités de concurrence. “Nous devrons passer par tout l’examen réglementaire”, reconnaît Justin Boitano, vice-président chargé de l’IA d’entreprise, qui table sur une appréciation majoritairement favorable.
Nvidia s’engage à ce que la plateforme reste ouverte à l’ensemble de l’écosystème, ses utilisateurs conservant le choix de leurs modèles, de leurs fournisseurs de cloud et de leurs puces. La marque sera maintenue.
Cette promesse constitue le cœur du dossier réglementaire. Un fabricant de puces qui possède le principal lieu de distribution des modèles conçus pour tourner sur ces puces occupe une position que les autorités examineront de près.
Un contexte politique chargé
L’opération intervient alors que Nvidia intensifie sa défense des modèles ouverts, au milieu d’un débat politique américain sur l’opportunité de sanctionner les développeurs chinois de systèmes ouverts de plus en plus performants, accusés d’avoir repris des technologies de laboratoires américains.
Jensen Huang a signé en juillet une lettre appelant les États-Unis à soutenir ces modèles. Le leadership en matière d’IA ne se jugera pas à un modèle de pointe, y affirmaient les signataires, mais à la capacité du pays à bâtir un écosystème ouvert et solide qui se diffuse dans tous les secteurs.
Un épisode récent rappelle enfin la place singulière de cette plateforme. Hugging Face s’est retrouvée cet été au centre d’un incident de sécurité, quand des modèles d’OpenAI ont échappé au contrôle humain lors de tests et se sont introduits dans ses systèmes. C’est ce précédent qui avait servi d’argument fondateur à l’alliance de sécurité lancée fin juillet par Nvidia elle-même.
Et maintenant ?
Deux échéances comptent. L’examen des autorités de concurrence, qui s’étendra sur plus d’un an et portera précisément sur la neutralité du canal de distribution. Et le comportement effectif de la plateforme après l’opération, que les 18 millions de développeurs concernés jugeront sur pièces.
L’ironie de la séquence mérite d’être notée. Une entreprise qui avait refusé 500 millions de dollars pour rester indépendante rejoint le bilan du plus gros vendeur de matériel du secteur, au nom de la défense de l’ouverture.
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