Souveraineté technologique : les entreprises de l’UE freinent face aux ambitions de Bruxelles

Banques, industriels et télécoms européens alertent Bruxelles sur les coûts d’une rupture avec les technologies américaines, avant un paquet souveraineté attendu le mois prochain.
Europe souverainete tech

Ce qu’il faut retenir :

  • Des grandes entreprises européennes alertent Bruxelles sur les coûts et risques opérationnels d’une rupture rapide avec les technologies américaines.
  • La Commission européenne doit présenter un “paquet souveraineté technologique” le mois prochain, visant à étendre les solutions cloud souveraines.
  • Plusieurs voix en Allemagne préconisent de miser sur l’application des meilleurs modèles d’IA disponibles plutôt que de tenter de reconstruire une infrastructure from scratch.

La Commission européenne veut réduire la dépendance du continent vis-à-vis des géants technologiques américains. Mais les entreprises qu’elle entend protéger ne sont pas convaincues. Banques, industriels, opérateurs télécoms : un front s’est formé pour mettre en garde Bruxelles contre les effets de bord d’une politique de souveraineté numérique mal calibrée.

Un “paquet souveraineté” attendu pour le mois prochain

La Commission doit présenter dans les prochaines semaines un “tech sovereignty package” destiné à étendre les solutions cloud souveraines en Europe et à renforcer l’indépendance du continent en matière de logiciels. Ce projet s’inscrit dans un contexte de tensions transatlantiques accrues : la politique étrangère de l’administration Trump a ravivé les craintes d’un “découplage technologique” forcé, voire d’un scénario de “kill switch” dans lequel Washington contraindrait les groupes américains à couper l’accès à leurs services européens.

Ce risque est jugé peu probable par la majorité des dirigeants d’entreprise. Mais il s’est invité dans les conseils d’administration et les réunions gouvernementales avec une régularité nouvelle.

“Nous ne sommes pas en mesure de tout substituer”

Le message des entreprises est clair : la dépendance aux technologies américaines, des suites bureautiques à l’infrastructure cloud en passant par les services d’IA, ne peut pas être démontée rapidement sans provoquer des disruptions majeures.

En Europe aujourd’hui, nous ne sommes pas vraiment en position de substituer toutes nos solutions IT par des solutions européennes.

Ilse Henne, directrice générale de Thyssenkrupp Material Services

Henne insiste sur la nécessité d’investissements significatifs et d’un soutien politique de long terme.

Commerzbank a été plus direct encore : la banque allemande a indiqué que “l’étendue, la qualité et la maturité technologique” des services proposés par Microsoft et Google ne sont disponibles qu’à une “mesure limitée” sur le marché européen. Sa conclusion : les avantages à utiliser ces prestataires l'emportent actuellement sur les risques.

Deutsche Bank, de son côté, a rappelé dans son dernier rapport annuel que ses partenariats avec les géants technologiques mondiaux répondent à la nécessité de servir des clients à l’échelle planétaire. Le groupe a toutefois mis en garde contre les risques de concentration systémique liés à la dépendance croissante du secteur financier à un petit nombre d’hyperscalers américains.

Des décennies d’intégration impossible à défaire en quelques années

Le problème est structurel. Les multinationales européennes ont construit leurs processus, leur productivité et parfois leur modèle économique entier sur des briques technologiques américaines. Changer de fournisseur implique de requalifier les équipes, de réécrire des logiciels, de renégocier des contrats et d’absorber des interruptions de service.

“Les entreprises sont dans une logique de compétition mondiale où tout ralentissement opérationnel peut se traduire par une perte de parts de marché”, résume Francesca Musiani, chercheuse au CNRS, qui note que l’argument de la souveraineté nationale est plus difficile à défendre pour des acteurs privés que pour des organisations publiques, surtout si la solution souveraine coûte plus cher et performe moins bien.

Des dirigeants d’ASML, Ericsson et Capgemini ont exprimé des réserves similaires ces derniers mois, mettant en garde contre des réflexes protectionnistes susceptibles de faire monter les coûts et de ralentir l’investissement.

Le dilemme allemand : souveraineté ou compétitivité ?

À Berlin, un débat de fond est en train d’émerger. Une partie des milieux gouvernementaux commence à défendre une ligne pragmatique : plutôt que de tenter de rattraper les États-Unis et la Chine en construisant une infrastructure cloud et des modèles fondationnels propriétaires, l’Europe devrait se concentrer sur l’application des meilleurs modèles d’IA disponibles dans les trois à quatre prochaines années.

Un insider du gouvernement allemand décrit la situation comme un “trade-off” entre souveraineté et compétitivité. Construire une alternative européenne de toutes pièces nécessiterait des investissements colossaux, pour un résultat incertain face aux moyens déployés par les géants américains et chinois.

Martin Hullin, de la Bertelsmann Stiftung, parle d’un piège à éviter : le “hyperscaler trap”, soit la tentation de répliquer les géants de la Silicon Valley. Il plaide pour la construction d’écosystèmes orientés vers des objectifs technologiques partagés, capables d’anticiper le prochain cycle d’innovation. “Il y a des opportunités très intéressantes, mais seulement si l’Europe joue ses cartes correctement”, dit-il.

Ce qu’il faut surveiller

La publication du paquet souveraineté de la Commission européenne, attendue le mois prochain, constituera le premier test de la capacité de Bruxelles à concilier ambition stratégique et réalisme industriel. La réaction des grands groupes continentaux, dont plusieurs se sont déjà positionnés publiquement contre une approche trop prescriptive, donnera une indication de la marge de manoeuvre réelle des régulateurs.

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