Ce qu’il faut retenir :
- Les groupes tech chinois ont acheté plus d’un million de puces Nvidia gaming et station de travail en 2026.
- La Chine produira jusqu’à 3,5 millions de puces IA cette année, pour une demande supérieure à 5 millions.
- Nvidia prépare la RTX Pro 5500 pour la Chine, avec plus de 2 millions de précommandes signalées.
Pékin veut se passer de Nvidia, mais ses champions de la tech continuent de remplir leurs commandes. Les entreprises technologiques chinoises ont acheté cette année plus d’un million de puces Nvidia destinées au jeu vidéo et aux stations de travail, selon plusieurs sources industrielles citées par le Financial Times. Ces processeurs n’ont jamais été conçus pour l’intelligence artificielle avancée. Les groupes chinois les détournent pourtant vers leurs centres de données, faute de mieux.
Le paradoxe est total. Washington restreint depuis quatre ans les ventes de processeurs IA de pointe à la Chine. Pékin a demandé il y a deux ans à ses entreprises de réduire leur dépendance à Nvidia. Le groupe de Jensen Huang reste malgré tout un fournisseur central du pays.
Pourquoi la Chine manque-t-elle de puces IA ?
La production chinoise progresse vite, la demande encore plus. La Chine devrait produire jusqu’à 3,5 millions de puces IA en 2026, dont environ un million fabriquées à l’étranger. La production nationale a plus que doublé cette année. Mais la demande totale dépasserait 5 millions d’unités, d’après des sources du secteur. En 2027, elle pourrait plus que doubler pour franchir les 10 millions, et creuser encore l’écart.
« L’expansion du calcul IA en Chine a été limitée moins par la demande que par l’accès au calcul haut de gamme », analyse Gary Yu, analyste chez Morgan Stanley à Hong Kong.
Les dépenses s’envolent. Alibaba, ByteDance et Tencent ont multiplié cette année les lancements de modèles avancés et d’outils agentiques. Leur consommation de jetons, ou tokens, les unités de données que traitent et génèrent les modèles d’IA, a explosé. Les investissements cumulés des trois groupes pourraient plus que doubler en 2026, à environ 700 milliards de yuans (104 milliards de dollars), selon des personnes au fait du dossier. Morgan Stanley estime les dépenses chinoises en puissance de calcul à 193 milliards de dollars cette année, soit environ 21 % du niveau américain.
Eddie Wu, PDG d’Alibaba, a résumé l’état d’esprit du secteur en août : la pénurie de calcul IA ne se résorbera pas avant 2030 au moins.
RTX Pro 6000D, RTX 5090 : les puces Nvidia détournées vers l’IA
Les fabricants chinois de puces et de cartes pour stations de travail connaissent une croissance sans précédent depuis 2022. Les entreprises américaines continuent d’être freinées par une combinaison de contrôles à l’exportation américains obsolètes, qui s’appliquent à des produits de jeux vidéo commercialisés il y a près de cinq ans, et des restrictions imposées par la Chine sur les importations en provenance des États-Unis.
Nvidia
Les groupes chinois achètent surtout les RTX Pro 6000D, RTX Pro 5000 et RTX 5090. Ces puces respectent les contrôles à l’exportation américains. Elles restent moins performantes sur la plupart des tâches que les meilleures puces IA chinoises, comme l’Ascend 910C de Huawei.
Elles suffisent en revanche pour des travaux plus simples, comme la phase de « prefill » de l’inférence. L’inférence, c’est-à-dire l’utilisation d’un modèle déjà entraîné pour produire une réponse, commence par cette étape où la machine lit la requête de l’utilisateur avant de générer le texte.
L’attrait de Nvidia tient aussi au logiciel. La plupart des groupes chinois travaillaient avec CUDA, la plateforme de programmation de Nvidia, avant d’être poussés vers des alternatives locales comme CANN de Huawei, jugée moins simple à utiliser. DeepSeek collabore avec Huawei pour améliorer son matériel et son logiciel, et Huawei utilise des outils d’IA pour accélérer la migration du code de CUDA vers CANN. Aucun grand modèle chinois de référence n’a encore été pré-entraîné sur l’écosystème Huawei, mais un dirigeant d’un fournisseur cloud public juge cette étape inévitable.
Nvidia, de son côté, rappelle que les fabricants chinois de puces pour stations de travail connaissent une croissance sans précédent depuis 2022. Le groupe dénonce des contrôles américains dépassés, qui visent des produits gaming sortis il y a près de cinq ans, ainsi que les limites imposées par Pékin aux importations américaines.
Huawei, Alibaba, Cambricon : la riposte des fabricants chinois
L’industrie locale accélère. Huawei devrait atteindre son objectif de 1,6 million de puces IA produites cette année. Les divisions puces d’Alibaba et de Baidu en fabriqueront ensemble environ un million, et Cambricon près de 300 000, selon des sources proches des entreprises. Les usines de SMIC, le premier fondeur chinois, tournent à plein régime pour suivre.
Les annonces se succèdent. Alibaba a présenté le mois dernier le Zhenwu V900, qu’il décrit comme le processeur IA chinois le plus avancé. Huawei déploie des « superclusters » et lancera sa première puce d’entraînement, l’Ascend 960DT, au premier trimestre 2027. Pour compenser la performance inférieure de chaque puce, les fabricants chinois en relient des milliers grâce à des technologies réseau avancées : Huawei vise à terme des centres de données reliant jusqu’à un million de puces. ByteDance, en retard sur la conception de ses propres puces, espère tester des échantillons avancés d’ici la fin de l’année et lancer la production de masse en 2027.
Les laboratoires d’IA chinois ajoutent à la pression. DeepSeek et Zhipu construisent chacun leurs propres centres de données équipés de 100 000 puces Huawei ou plus. DeepSeek finalise un second tour de financement qui porterait ses levées 2026 à plus de 100 milliards de yuans (15 milliards de dollars). Zhipu, coté à Hong Kong, a levé 9 milliards de dollars en actions et obligations convertibles. Moonshot et MiniMax louent pour l’instant d’importantes capacités de calcul, en Chine comme à l’étranger.
L’étranger, autre échappatoire pour la tech chinoise
Faute de puces suffisantes sur leur sol, les groupes chinois louent du calcul hors de Chine. Tencent a signé avec Oracle pour louer 100 000 GPU dans plusieurs centres de données d’Asie du Sud-Est, a révélé le FT ce mois-ci. ByteDance et Alibaba négocient des contrats de location similaires, à grande échelle et sur le long terme. Ces centres de données abritent surtout des puces Nvidia de dernière génération comme la B300, utilisées pour l’entraînement des modèles en attendant que les puces chinoises prennent le relais.
Ce qu’il faut surveiller : la RTX Pro 5500
Nvidia prépare un nouveau processeur pour stations de travail, la RTX Pro 5500, plus puissant que ses offres actuelles en Chine. Les groupes chinois auraient déjà signalé des commandes de plus de 2 millions d’unités, pour des livraisons qui ne commenceraient pas avant la fin de l’année, selon deux sources. Sans nouvelles restrictions, la puce pourrait permettre à Nvidia de regagner des parts d’un marché qu’il dominait à plus de 90 % avant les contrôles américains.
La décision revient désormais aux régulateurs chinois, qui interrogent les entreprises sur la nécessité de ces achats. Un dirigeant d’un grand groupe tech chinois a déjà sa réponse : « La conclusion honnête sera “oui” ».
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