Ce qu’il faut retenir :
- Le patron d’Anthropic, Dario Amodei, a exhorté le G7 à ne pas se fragmenter sur l’intelligence artificielle.
- Son appel intervient quelques jours après le blocage par Washington de l’exportation de ses modèles Mythos 5 et Fable 5.
- Ses rivaux Sam Altman (OpenAI) et Demis Hassabis (Google DeepMind) ont soutenu cet appel à la coopération.
La scène ne manque pas d’ironie. Dario Amodei, patron d’Anthropic, a exhorté les dirigeants du G7 à « résister à la tentation de se diviser » (resist the temptation to splinter) sur l’intelligence artificielle, quelques jours seulement après que Washington a interdit à son entreprise d’exporter ses modèles les plus avancés. Une plaidoirie prononcée mercredi, face à Donald Trump lui-même, lors d’un déjeuner du sommet à Évian-les-Bains.
Un appel à l’unité porté par des rivaux
Fait rare, le message d’Amodei a reçu le soutien de ses concurrents directs. Sam Altman, patron d’OpenAI, et Demis Hassabis, à la tête de Google DeepMind, ont appuyé son appel à une collaboration entre nations démocratiques, sous leadership américain, autour du développement des modèles d’IA. Les trois dirigeants ont insisté sur les risques d’une fracture entre alliés, du bioterrorisme à la cybersécurité.
Amodei a dit comprendre la volonté des États d’éviter que l’IA ne tombe entre de mauvaises mains, tout en plaidant pour un front commun. Selon plusieurs sources, il a évoqué un accès structuré aux modèles de pointe et un commerce des puces et composants critiques excluant la Chine. Altman, lui, a proposé un forum international de standards et d’évaluation, quand Hassabis suggérait un organe technique commun. Le Premier ministre canadien Mark Carney s’est dit favorable à un leadership américain sur une telle coalition.
Pourquoi les États-Unis ont-ils bloqué les modèles d’Anthropic ?
C’est le cœur du malaise. Le 12 juin, le département du Commerce américain a imposé des contrôles à l’exportation sur Mythos 5 et Fable 5, les modèles les plus puissants d’Anthropic, interdisant leur accès aux utilisateurs non américains et aux ressortissants étrangers présents sur le sol des États-Unis. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a invoqué un jailbreak signalé sur Mythos 5, une faille qui aurait permis de contourner les garde-fous de sécurité pour en extraire des données sur des vulnérabilités logicielles.
Pour s’y conformer, Anthropic a désactivé les deux modèles dans le monde entier et dépêché des cadres à Washington afin d’obtenir un revirement. L’entreprise juge ces craintes exagérées et parle d’un risque de jailbreak limité, là où l’administration lui reproche de minimiser la faille. Un porte-parole d’Anthropic n’a pas commenté les propos tenus par Amodei au sommet.
L’Europe redoute le « bouton off »
Emmanuel Macron
Ce que nous allons mettre en place au cours des prochains mois est, en quelque sorte, une plateforme de discussion et de coopération entre plusieurs démocraties face aux risques posés par l’intelligence artificielle . . . afin de définir ensemble des normes communes
La décision a déclenché une onde de choc bien au-delà d’Anthropic. En Europe comme dans la Silicon Valley, beaucoup y voient le signe que l’administration Trump est prête à priver d’accès aux modèles les plus récents même des pays alliés. Les clients européens redoutent un handicap économique, les groupes technologiques américains une perte de marchés.
Emmanuel Macron a estimé que l’affaire avait « clarifié les enjeux ». Le président français a prévenu que si les États-Unis pouvaient, du jour au lendemain, couper l’interrupteur, ils fragiliseraient leurs propres champions, ces entreprises valorisées à plusieurs milliers de milliards de dollars qui mènent la course à l’IA. Il a appelé à une régulation plus forte et mis en garde contre la « non-coopération entre démocraties », promettant une plateforme de discussion entre nations pour définir des standards communs.
L’Inde partage ces inquiétudes. Le Premier ministre Narendra Modi a lui aussi pointé le blocage, jugeant que les démocraties doivent garder accès aux modèles d’IA pour protéger leurs infrastructures critiques. Du côté des industriels, Arthur Mensch, patron de la française Mistral, a résumé l’angoisse ambiante : comment s’assurer, quand la chaîne d’approvisionnement est imbriquée, qu’un partenaire ne puisse pas vous couper les vivres ?
Et maintenant ?
Aucun engagement contraignant n’est sorti de ce déjeuner. Les négociations entre Anthropic et l’administration Trump se poursuivent, sans garantie de retour rapide des modèles. Au-delà du cas Anthropic, le sommet aura ravivé une question de fond pour les Européens : celle de leur souveraineté technologique. Macron, qui participait à son dernier G7 avant la fin de son mandat, a fait de l’IA un marqueur de sa présidence. Reste à voir si les démocraties parviendront à bâtir des standards communs, ou si le « bouton off » américain accélérera, à l’inverse, la fragmentation qu’Amodei dit vouloir éviter.
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